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Patrick Deeley


Territoire / Territory


Traduit de l'anglais (Irlande) et présenté par Emmanuel Malherbet
alidades 2011, collection “Irlande 21”, 12,5 x 21 cm, cahier, 44 pages, 5,50 €,
ISBN 978-2-906266-100-0

Né à Loughrea, dans le Comté de Galway, Patrick Deeley est un familier des paysages humides, de leur flore et de leur faune, tout autant que de leur physionomie transformée par les avatars de l'industrialisation et de la désindustrialisation. Marais, friches industrielles, lichens, moisissures et oiseaux sont le point de départ d'une méditation qui lie les temps présent et passé et va sans cesse du détail à l'universel, à la manière des grands naturalistes dont les ombres planent sur ces pages. Son écriture va au plus près des choses, en saisit la matérialité, l'intimité, la charge affective et émotionnelle. Patrick Deeley a publié à ce jour cinq recueils de poèmes aux Éditions dublinoises Dedalus. Ceux que nous présentons sont tirés de The Bones of Creation (2008) ; s'y ajoutent cinq poèmes inédits en anglais.

"Perceptions et sensations se mêlent dans le chaudron de la nature avec parfois, au détour d'un poème, l'apparition de fables, ou de légendes, ou de monstres issus du Loch. Dans cette contrée irlandaise (le comté de Galway) où le promeneur remplace le paysan, ou "tout harmonie vire en argutie", le poète, lui, reste fidèle à la mère nature, à l'innocence des oiseaux et des bêtes, car parfois "quelque chose du sacré apparaît". Gérard Paris

Extraits :

Trous creusés dans la marne

Arrache un iris d’eau, tige
et racine, de ce gruau mou et spongieux
où la Callows méandre et stagne ; s’élève
le parfum le plus putride qu’on puisse
imaginer. Senteur de terre noire
mais pas de marais, bien civile
en comparaison. Non, c’est un formidable
mélange que tu inhales – suint
de rouille, excrétions d’insectes, plantes fétides,
chevaux, moutons, génisses noyés, fientes
diluées de marouette, de pluvier, d’oie
ou de jars du Groenland partis au loin.
Et pourtant il faut t’enfoncer dedans,
presser entre les doigts cette soupe de terre
fibreuse, l’approcher des narines. C’est
qu’elle réveille le terrier de lièvre de l’enfance,
les trous creusés dans la marne : blancs, avec
les petites coquilles éloquentes qui rappellent le lac
où la Callows a pris son premier
départ – où les pincements de cœur
aussi, comme vagues de surface se brisent toujours.

 

*

À la pièce

Les champignons devenaient lumignons,
lueur vacillante puis éteinte, mais je n’ai
jamais su si c’était mécanisme de dispersion

des spores ou d’autodéfense – je me contentais
de les ramasser, traversais d’une lame d’herbe
le pied de chacun tour à tour,

et portais mon butin chez nous. Pâture à moutons,
automne humide, les champignons pousseraient
d’un coup pendant la nuit. On ne parlait que

l’anglais des marais. Toute la vie nous serions
des péquenauds, disait le maître.
Il nous avait toisés à l’aune de la bêche

et de la pelle.
Gars et filles de mon enfance,
je tente de faire la carte de votre exil, je tends l’oreille
à l’affût de vos accents altérés. Et

peut-être que vous aux moments de loisir vous
revenez dans le matin brumeux de notre Callows
cueillir les champignons, une vie au grand air avant

qu’aussi bien le monde ait pris d’autres sens. Ou
peut-être que vous aimeriez autant oublier ce pays
réduit aux puisards et paillis, les fossés de ses prairies

trempées, les gens qui surgissent sur la route
venus des champs en retrait, ses pauvres dessous
cachés, les longs tunnels où vont des femmes

polonaises ou lettones, peau blanche
dans la semi-obscurité, avançant à la pièce
avec leurs paniers de champignons de couche.

*


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