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Edouard Manet


Lettres du siège de Paris
alidades 2002, 12,5 x 21 cm, cahier, 40 pages, 5,20 euros, ISBN 978-2-906266-49-0

Écrites durant les cinq mois du siège de Paris, de septembre 1870 à février 1871, les lettres que Manet adresse à Suzanne constituent bien sûr un témoignage historique de première importance sur les conditions d’existence dans la capitale assiégée, mais elles permettent aussi d’éclairer assez précisément la personnalité du peintre confronté à des conditions matérielles dramatiques et spectateur de la déroute militaire de son pays. Elles offrent aussi de précieux renseignements sur la nature des relations que Manet entretenait avec ses proches : Suzanne, son épouse, ses beaux-frères, sa mère, ses amis.

Manet ne peut cacher la souffrance que cause en lui la séparation d’avec les siens, et c’est comme si la guerre omniprésente passait à l’arrière-plan, laissant au premier l’image du peintre exécutant d’après photographie le portrait de Suzanne sur un petit ivoire : «Que j’ai hâte de te revoir, ma pauvre Suzanne, et que je m’ennuie sans toi.»

Extrait :

Paris, vendredi 30 septembre.

Ma chère Suzanne, voilà bien longtemps que je n'ai eu de tes nouvelles. J'espère que cela ne va plus durer très longtemps, et que nous allons bientôt avoir rompu cette ligne d'investissement qui nous sépare de tout le monde. Vous avez dû recevoir des lettres de moi par les ballons qui sont partis de Paris. Je pense qu'il en part un demain ou après-demain. Je prépare ma lettre à l'avance pour la donner à un employé de la poste qui s'en charge. Les Prussiens ont l'air de se repentir d'avoir entrepris le siège de Paris. Ils croyaient sans doute la besogne plus facile. Il est vrai qu'en ce moment on ne prend plus de café au lait, les bouchers n'ouvrent plus que trois fois dans la semaine, et l'on fait queue à leur porte depuis quatre heures du matin, et les derniers n'ont rien. Nous ne faisons plus qu'un seul repas, à la viande, et je crois que tout Parisien sensé va en faire autant. Depuis trois jours on n'avait entendu que quelques coups de canon isolés tirés par les forts pour détruire les ouvrages que l'ennemi élève de tous côtés, et nous avons des pointeurs de première force qui balaient tous leurs travaux, mais ce matin, depuis quatre heures jusqu'à onze heures, nous avons été réveillés par une terrible canonnade et une fusillade des mieux nourries, qui semblaient venir de Saint-Denis, de Montrouge ou des environs. Je n'ai pas encore de détails exacts sur les résultats de l'affaire. J'irai tout à l'heure sur le boulevard, savoir ce qui s'est passé, et je te l'écrirai. Nous avons grand espoir de battre ces gredins de Prussiens. Paris est formidablement défendu et se fortifie tous les jours de plus en plus. On ne peut plus en sortir aujourd'hui, ni y rentrer sans un laisser-passer. J'ai vu les dames Morisot9, qui vont sans doute se décider à quitter Passy, qui sera sans doute bombardé. On va y établir des batteries (mot illisible) pour battre en brèche les ouvrages prussiens de Montretout. Les nouvelles qui arrivent de la province sont bonnes. Ecrivez à Tours pour vous abonner à un journal. Vous serez ainsi au courant des nouvelles. Des armées se forment, dit-on, en province. Si la France veut suivre l'exemple de Paris, il ne sortira pas un Prussien vivant de notre territoire. Paris est aujourd'hui un vaste camp. Depuis cinq h. du matin jusqu'au soir mobiles et gardes nationaux qui ne sont pas de service font l'exercice et deviennent de vrais soldats. La vie, du reste, est assommante ici, le soir. Tous les cafés-restaurants sont fermés à partir de dix heures. Il faut aller se coucher. On se fatigue beaucoup, du reste. Je suis bien aise, malgré l'ennui que j'ai d'être éloigné de toi et de ne pas avoir de tes nouvelles, de vous savoir à l'abri de tous les ennuis qui nous incombent et qui commencent seulement. Nous les supportons du reste de grand cœur, ne vous inquiétez pas outre mesure, nous n'avons pas grands dangers à courir derrière nos sacs de terre, et puis on n'attaquera pas Paris de tous côtés, s'ils se décident à attaquer. Nous nous attendons cependant à quelque chose de rude et nous nous tenons prêts. Portez-vous bien, cela n'avancerait à rien de vous tourmenter. Nous sommes bien à l'abri dans nos murs. Je t'embrasse ainsi que maman. Ton mari qui t'aime bien, ÉDOUARD. En tête de cette lettre, la note que voici a été ajoutée : L'affaire d'aujourd'hui est honorable pour nous, mais beaucoup de blessés. Les Prussiens ont perdu beaucoup de monde. On n'a pas pu les débusquer de Choisy.

9 – Manet avait rencontré pour la première fols en 1860, au Musée du Louvre, Mlle Berthe Morisot et sa sœur Edma, qui, accompagnées de leur mère, venaient étudier les maîtres et s'essayer à les copier. Mais ce ne fut que quelques années plus tard que des relations, d'ailleurs encore fragiles, se nouèrent entre les deux familles. Elles étaient devenues amicales quand, en 1868, Berthe Morisot, qui exposait au Salon depuis trois ans, vint pour la première fois à l'atelIer de Manet, rue Guyot, où elle consentit à poser pour le Balcon. Elle était alors dans sa vingt-huitième année. La famille Morisot habitait rue FranklIn, à Passy.


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