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notes de lecture –



Les livres qu'il faut prendre avec soi ...

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Nikolaï Leskov

• Vers nulle part (l'âge d'homme)

• Psychopathes d'autrefois (Ombres)

• Le paon (Éditions de l'aube)

On assiste depuis quelques années à un très net regain d’intérêt pour l’œuvre de Nicolaï Leskov (1831-1895), écrivain qui réussit en Russie à se mettre à dos tant les conservateurs que les progressistes, ce qui, somme toute, est un gage indéniable d’indépendance et de liberté. En témoigne une série de publications qui culmine en 1998 avec l’édition par l’Age d’Homme d’un chef d’œuvre de l’écrivain, Vers nulle part, dans une traduction de Luba Jurgenson ; plus récemment, les éditions Ombres ont fait paraître sous le titre Psychopathes d’autrefois trois récits remarquables traduits par Bernard Kreise, et dans une magnifique traduction de notre ami Jacques Imbert, les Éditions de l’Aube nous donnent Le paon. Tout cela est du grand, du très grand Leskov.


«Je pense qu’il s’agit maintenant, pour l’essentiel, de conserver pour la postérité le souvenir de ces individus d’un naturel surprenant et de leur vie capricieuse et originale, et non de faire une critique de tous ces personnages qui sont déjà partis dans le royaume des ombres» (Psychopathes d’autrefois, p. 113). Leskov, en cela parent d’un courant très profondément ancré dans la littérature russe, se veut pour une bonne part portraitiste et chroniqueur. L’intéressent au premier chef les êtres du commun, mais spécialement parmi eux ceux qui justement et quand même ont eu une vie «excentrique, désordonnée et originale» (Psychopathes d’autrefois, p. 115). Alexandre Afanassievitch Ryjov, par exemple, dans Idée fixe, le premier des trois récits de Psychopathes d’autrefois : ce sergent de ville de son état, amené à faire office de maire, refuse au nom d’une intégrité toute biblique les pots de vin, pourtant bien coutumiers. Personnage ridicule et emblématique, arborant les couleurs nationales au cul pour s’être assis sur une barrière fraîchement repeinte, mais d’une honnêteté de saint, qui choque et dérange, bousculant les usages bien établis. Ou encore, dans la nouvelle titre du recueil, la singulière relation amoureuse de Stepanida Vassilievna, pourvoyeuse en jeunes filles de son mari Stepane Ivanovitch Vichnievski, despote bizarre et intelligent, roublard, à la sensibilité étrange (il voue un culte aux pigeons et aux hennissements des chevaux). Aussi, dans Le paon, le dévouement sans bornes et la totale abnégation du rutilant Pavline (le personnage titre) pour la jeune fille qu’il adopte et à qui il sacrifiera tout par un mélange d’amour et de devoir. On pourrait allonger à l’envi l’énumération : Cheramour, Golovane l’immortel, Arkadi l’artiste en postiches... L’important est chez Leskov ce goût de l’exception et de la grandeur (fût-ce paradoxalement la grandeur dans la médiocrité, ou la grandeur de la médiocrité, qui caractérise tant de personnages de Vers nulle part, dont les propos sont d’emprunt et les actes seulement affectation velléitaire), dénué de tout romantisme — mais Dostoïevski ne disait-il pas dans Les carnets du sous-sol que le romantisme russe, justement, n’est pas romantique ? Au fond, Leskov se situe dans une sorte d’objectivisme de l’exception, ou cela revient au même, de la psychopathie, mot par lequel sont désignées les bizarreries de l’âme et du comportement, qui s’attache à relever ce qu’il y a de grand, d’étonnant, voire souvent d’édifiant, au sein de ce qui est, a été, pourrait être. Leskov, qui peut devenir critique et satiriste — en quoi il a été loin de ne se faire que des amis — ne perd de toute façon jamais sa faculté d’étonnement et d’admiration souvent implicite devant ce qu’il y a d’original en l’homme. Même s’il arrive, comme dans Vers nulle part, que cet intérêt et cette faculté d’étonnement le conduisent à dire tout son agacement. Ses personnages sont des "cas" et peu importe qu’ils aient ou non existé : «J’accorde une grande valeur à de telles histoires, même lorsque leur authenticité est incertaine et semble parfois tout à fait douteuse», puisque «l’imagination des hommes d’une certaine région exprime leur tournure d’esprit.» (Psychopathes d’autrefois, préface, p. 154).

L’intérêt de Leskov va aux originaux, et donc le conduit à étudier le décentrement en ce qu’il est la marque de l’exception au sein du cours ordinaire des choses. Le personnage central de Vers nulle part, Lisa Bakharev, est en constant décalage, par rapport à sa famille, à son amie, aux cercles progressistes et utopistes auxquels elle se lie, et par rapport à la lâche veulerie de la plupart de ses compagnons. Dans la magnifique nouvelle qui donne son titre — Au bout du monde — à un recueil paru aux éditions L’Age d’Homme en 1986, de même, le père Kiriak se démarque de tous les autres prédicateurs dont il rejette les méthodes de conversion. Ryjov le sergent de ville refuse de se plier à la tradition des pots de vin, Stepanida sait être l’amour sans la possession, et Pavline élève l’amour jusqu’à la sainteté. Décentrement et décalage révèlent l’authenticité, celle d’une exceptionnelle vertu morale autant que celle d’un type développé jusqu’à l’hyperbole ; Stepane Ivanovitch Vichnievski n’est-il pas la figure emblématique du satrape oriental ? Il y a de la sorte toujours un dépassement de l’anecdotique dans cette écriture qui pourtant ne délaisse jamais la touche précise, l’observation minutieuse, le détail matériel, la foisonnante recension de la réalité sensible, grâce à quoi elle sait faire en sorte que le lecteur éprouve en lui-même très précisément la singularité de ce que le récit présente. Leskov ne commente pas, ou peu. Explicitement, il ne juge pas, mais sait faire que nous jugions car il nous met en situation de juger, à partir des faits. En cela, malgré des différences considérables, spécialement quant aux préoccupations respectives des deux auteurs, Leskov évoque pour moi Giovanni Verga. Il est vrai que Verga, dans une démarche qui s’apparente à celle de Zola, donne à l’existence individuelle un sens qui n’est réellement lisible que dans l’horizon d’un "déterminisme" historique et social. Alors que Leskov privilégie au contraire la capacité révélatrice de l’individu à rompre avec le contexte qui lui est naturel).

La langue de Leskov n’est pas celle d’un folkloriste ; son propos, c’est bien clair, n’est pas de faire l’inventaire des traditions populaires. Mais il y a de l’oralité dans sa manière, oralité liée à la déroule du récit, à la présence forte de l’auteur-narrateur, qui circonstancie son propos, sachant donner l’histoire qu’il raconte comme une histoire qu’on raconte, ou dont il fut de près ou de loin le témoin. En témoignent tout particulièrement les structures de récit enchâssés très présentes dans les nouvelles, le dispositif narratif de Vers nulle part, compte tenu de l’ambition de cette œuvre, étant, lui, tout différent. Par ce moyen, Leskov met à distance le caractère de fiction de son récit et se rapproche considérablement de l’objet de la narration, qui en devient d’autant plus crédible. Quant au rythme, il lui accorde de toute évidence un soin particulier, sachant enchaîner rapidement les tonalités diverses (truculence, ironie, lyrisme aussi), inclure incises et commentaires, conférant au texte cette gesticulation propre à la parole en acte. Les moyens sont volontairement resserrés, ce qui fait ressortir l’acuité du trait. Leskov a la pleine maîtrise de l’art du conteur, et s’il peut paraître judicieux d’opérer une distinction entre les nouvelles et les romans, cette distinction, si pertinente qu’elle puisse être, ne saurait en aucun cas être bien nette tant le travail sur les mots se ressemble dans l’un et l’autre genre.

Quoi qu’il en soit, on ne peut qu’être séduit par cette espèce de joie de dire toujours présente dans l’écriture de Leskov : souci de précision, de simplicité — on est parfois très proche de ce qui caractérise le compte-rendu — et d’efficacité, bien loin de cultiver et de multiplier les dispositifs métaphoriques. Images et comparaisons sont brèves, nettes, sobres, tout au service de ce qui est nécessaire au cours du récit. De sorte que si la présence de l’auteur se fait ressentir en tant que voix, présente, là, bien matérielle dans cette écriture, jamais elle ne se distingue de la matière du récit. La littérature russe est parfois prise par la tentation de philosopher, par celle de la digression éclairante ou édifiante. S’il y a une philosophie de Leskov, elle ne peut être que dans le son de cette voix qui dit si simplement ce qu’il peut y avoir d’étonnant et de grand dans la simplicité apparente des êtres. Aussi, les récentes traductions de Jacques Imbert, Bernard Kreise et Luba Jurgenson sont une aubaine à ne pas laisser filer. • E.M.•

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Josef Kjellgren

Les hommes de l’Émeraude
La chaîne d’or


Romans traduits du suédois par Philippe Bouquet
Éditions Cambourakis, 2013. 544 pages, 24 €.
(Publié initialement en deux volumes par Plein Chant en1991).

Josef Kjellgren est mort de la tuberculose en 1948 à l’âge de quarante ans. Écrivain autodidacte, ancien marin, il a laissé une œuvre abondante, intégralement publiée en Suède mais à ma connaissance fort peu connue et traduite en français (à ce point que Les hommes de l’Émeraude, quoique disponible chez l’éditeur, est partout signalé comme étant épuisé.)
L’Émeraude est un de ces cargos de petit tonnage qui, comme dit la quatrième de couverture « traîne sa carcasse sur les océans du monde » ; ce qu’on appellerait aujourd’hui un bateau poubelle, rafistolé de tous les bouts. Nous sommes en 1938 et le récit s’ouvre sur le rôle d’équipage : dix-huit hommes, dont quatre officiers. C’est de leur destin qu’il va s’agir, de leur sort à tous et à chacun.
On a retenu de Kjellgren, et c’est ainsi que le présente son traducteur, l’image de l’écrivain prolétarien. C’est sans doute juste, d’autant que lui-même se considérait comme tel. Il est vrai aussi que la question de la condition des travailleurs de la mer est au centre de ses préoccupations. Il est vrai aussi que cette “étiquette” nous importe peut-être moins aujourd’hui qu’il y a trente ans, et sans doute bien moins que ce qu’elle pouvait compter dans la Suède de l’entre deux guerres et de la première moitié du vingtième siècle. Il y a bien sûr un plaidoyer social, et même très revendicatif, dans les récits de Kjellgren, mais cela ne va jamais au sermon ni ne se transforme en littérature de propagande ou en de ces choses où l’engagement revendiqué finit par annihiler l’œuvre. Kjellgren sait raconter, sait intéresser, sait émouvoir, sait transporter son lecteur à bord d’une patache de haute mer. On a pu souligner le réalisme de son écriture, mais c’est un réalisme qui sait, quand il le faut et seulement s’il le faut, se muer en un lyrisme de grand souffle tout autant qu’en une prose quasiment intimiste. Le vocabulaire précis des choses de la mer et de la navigation, de même que les tics de langage des hommes du bord, touchent parfois à la poésie. Aucun des personnages n’est caricatural et si Kjellgren ne s’autorise guère les approches psychologiques, ce qu’il donne à voir et entendre suffit largement à ce que chacun se charge d’une réelle épaisseur humaine.
Avec Les hommes de l’Émeraude et La chaîne d’or, Kjellgren entendait construire un grand cycle consacré à l’équipage de l’Émeraude. La maladie puis la mort lui ont interdit de mener à son terme l’exécution de ce projet. Néanmoins la structure d’ensemble des deux volumes laisse penser que le travail qu’il restait à faire portait plus sur le développement et la mise au point de La chaîne d’or que sur l’adjonction de nouveaux éléments. Quoi qu’il en soit, une boucle se ferme : au commencement, l’Émeraude dépose Markus l’Évangile à l’hôpital de Ténériffe où il mourra, et à la fin du cycle Paul Henrik Karlsson, dit Kalle du Cap, le mécanicien, s’embarque à sa sortie de l’hôpital sur l’Elizabeth et disparaît sur l’horizon de la Baltique. Entretemps : Lisbonne, Ténériffe, Dublin, la nuit, le vent, les rêves, la tempête, la mort, le souvenir, la neige, la survie, la mort, l’espoir, le courage et tout autant la trouille.
On ne raconte pas un roman, ou alors on le tue. Plutôt donc pointer ces passages extraordinaires qui ne peuvent que rester en mémoire. Ces pages, par exemple, où se dit l’amitié entre « Le vieux Pierre Tabouis, mécanicien de Zee » et « Le vieux Ludwig Stoker, matelot polonais resté en mer jusqu’à l’âge de soixante dis ans », tous les deux malades du paludisme. Celles aussi décrivant le comptoir de fourniture de Salomon Veltz à Belfast ; celles des échanges laconiques sur la passerelle pendant les quarts ; celles du réveil de Kalle à l’hôpital de Stockholm ; celles, époustouflantes, de l’Émeraude prise dans une tempête de neige sur la Baltique ; celles des hommes travaillant à la machine ; celles, celles, celles… Ce livre, assurément, est de ceux que l’on garde longtemps à l’esprit. Kjellgren est de ces écrivains qui savent étreindre des mondes et nous en faire don ; tel est notre privilège de lecteurs, cette possibilité renouvelée d’atteindre à de nouveaux trésors. E.M.

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